Il existe une différence fondamentale entre étudier l’Afrique et apprendre à comprendre les réalités africaines.
La première démarche peut conduire à accumuler des connaissances sur l’histoire, les sociétés, les institutions, les cultures ou les économies africaines. La seconde exige quelque chose de plus minutieux : accepter de remettre en question les catégories à partir desquelles nous avons appris à regarder l’Afrique.
Pendant longtemps, une grande partie des savoirs produits sur les sociétés africaines l’a été à partir de cadres conceptuels élaborés ailleurs, hors de l’Afrique et par des non-Africains. Cette situation n’est ni nouvelle ni propre aux études africaines. Mais elle pose une question essentielle : que perd-on lorsque nous cherchons à comprendre des réalités africaines exclusivement avec des catégories qui ne sont pas nécessairement nées de ces réalités ?
Il ne s’agit évidemment pas de rejeter les connaissances scientifiques produites en dehors de l’Afrique, ni de prétendre qu’il existerait une méthode exclusivement « africaine » de produire du savoir. Il s’agit plutôt de reconnaître que toute réalité sociale possède des histoires, des expériences, des catégories de pensée, des pratiques et des systèmes de sens qui méritent d’être pris au sérieux dans la construction même de la connaissance.
C’est précisément ce que signifie, à mes yeux, prendre au sérieux les réalités endogènes africaines.
Dépasser les catégories toutes faites
Étudier les réalités africaines à partir de perspectives endogènes ne signifie pas rechercher une Afrique authentique qui serait figée dans le passé. L’endogénéité n’est pas synonyme de tradition, pas plus qu’elle ne s’oppose à la modernité.
Les sociétés africaines sont des sociétés contemporaines, traversées par des transformations profondes, des circulations, des innovations, des conflits, des recompositions et des influences multiples et diverses.
La question est plutôt de savoir si nous sommes capables de les comprendre sans leur imposer immédiatement nos propres grilles de lecture ou de pensées.
Des notions telles que « tradition », « développement », « informalité », « coutume », « modernité » ou même « gouvernance » peuvent être utiles. Mais elles ne devraient jamais devenir des réponses avant même que la recherche ait évidemment posé ses questions.
Le véritable défi consiste donc à apprendre à écouter les réalités avant de les enfermer dans nos concepts ou schémas de pensée.
De la formation à l'initiation
C’est dans cette perspective que je trouve particulièrement intéressante l’expérience du Programme d’initiation aux méthodologies et à la recherche sur les réalités endogènes africaines (PIMRREA) de LIRE-AFRIQUE. Le mot initiation dans ce programme n’est pas anodin. Il permet de distinguer cette démarche d’une simple formation méthodologique. Une formation transmet généralement des connaissances, des outils et des techniques. Un parcours initiatique fait davantage : il transforme progressivement celui qui apprend.
Dans une démarche de recherche sur les réalités endogènes africaines, cette transformation est fondamentale. Le chercheur doit apprendre à interroger ses propres présupposés. Il doit accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. Il doit apprendre à écouter autrement, à observer autrement, à poser différemment ses questions et parfois même à reconnaître les limites des catégories qu’il croyait aller de soi.
L’initiation devient ainsi une forme de déplacement intellectuel : on ne change pas seulement ce que l’on sait ; on change progressivement la manière dont on regarde ce que l’on cherche à connaître.
Une autre manière de faire de la recherche
Ce parcours invite également à réfléchir à la place du chercheur. Il n’est jamais complètement extérieur à son objet. Il arrive avec son histoire, sa formation, ses références théoriques, ses concepts et ses habitudes intellectuelles.
Dans le contexte africain, cette question prend une dimension particulière lorsque le chercheur lui-même est africain ou travaille sur des réalités dont il est issu, son milieu socioculturel.
Il peut exister une illusion de familiarité : parce que l’on est originaire d’un pays ou d’un continent, on penserait naturellement en comprendre les réalités. Or, être de quelque part ne signifie pas nécessairement comprendre scientifiquement les logiques qui structurent cet univers culturel et social.
L’initiation oblige précisément à dépasser cette familiarité spontanée. Elle invite à regarder autrement ce que l’on croyait déjà connaître et comprendre.
C’est peut-être là l’une des principales richesses du PIMRREA : faire de la recherche sur les réalités endogènes africaines non seulement une question de méthode, mais aussi une discipline du regard.
Pour une recherche qui écoute avant de conclure
Prendre au sérieux les réalités endogènes africaines, c’est donc poser une exigence scientifique. Il ne s’agit ni de remplacer une domination intellectuelle par une autre, ni d'opposer artificiellement savoirs africains et savoirs occidentaux. Il s’agit de construire des espaces dans lesquels les différentes traditions de connaissance peuvent dialoguer, se confronter et éventuellement se transformer mutuellement.
L’enjeu est de passer d’une recherche qui parle sur les réalités africaines à une recherche qui cherche d’abord à comprendre comment ces réalités se pensent, se vivent et se construisent de l’intérieur. Cela demande du temps, de l’humilité et une véritable disponibilité intellectuelle.
C’est pourquoi je considère le PIMRREA moins comme un programme que comme un parcours. Un parcours au cours duquel le chercheur apprend des méthodes, certes, mais surtout apprend à questionner son regard.
Et peut-être est-ce finalement cela, l’une des conditions premières d’une recherche véritablement scientifique sur l’Afrique : ne pas seulement chercher à mieux connaître l’Afrique, mais accepter d’être soi-même transformé par la rencontre avec les réalités que l’on prétend étudier.
Un parcours à vivre
Si cette démarche vous interpelle, le PIMRREA mérite d’être vécu, et pas seulement lu ou présenté. Que vous soyez chercheur, étudiant, professionnel, acteur du développement ou simplement désireux de mieux comprendre les sociétés africaines, ce parcours offre l’occasion de questionner vos propres cadres de pensée, d’explorer des méthodologies adaptées à l’étude des réalités endogènes et surtout de développer un regard plus attentif, plus critique et plus ancré sur les sociétés africaines. S’inscrire au PIMRREA, ce n’est donc pas simplement choisir une formation supplémentaire : c’est accepter d’entrer dans un parcours initiatique qui peut transformer sa manière de chercher, d’analyser et de comprendre et de percevoir l’Afrique dans sa réalité. Pour celles et ceux qui souhaitent contribuer à une production de connaissances africaines plus enracinée dans les réalités du continent, le parcours constitue une invitation à faire un pas de plus : passer de la connaissance sur l’Afrique à une compréhension avec les réalités africaines.
Dr Sessinou Émile HOUÉDANOU
Chercheur spécialisé sur les réalités endogènes africaines
Coordonnateur de LIRE-AFRIQUE